Leconte de Lisle - Classe de MP

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Gains de productivité et partage des richesse

Sur le blog du Monde de Dominique Lacroix est disponible depuis le 3 octobre 2013 une interview du philosophe et sociologue Bernard Stiegler, qui a été intitulée "Réinventer un rapport au temps".

 

Le sujet ne pouvait que nous intéresser.

 

J'en livre ici seulement la fin, où la thématique du temps est effectivement abordée de manière originale. Le reste n'est pas inintéressant bien sûr, mais il s'agit de beaucoup de détails historiques relatifs à l'émergence, le développement et les mutations récentes de la société industrielle.

La réflexion de Stiegler est stimulante, combinant ces connaissances avec des informations précises sur le progrès technique et une approche critique de la modernité. Depuis des années, il cherche à mettre en garde notre société au sujet de la rapidité et de la gravité des changements à venir dans les prochaines années. On ne peut s'empêcher de trouver à ces propos un caractère prophétique. Certains, déjà très pessimistes, trouveront là matière à s'angoisser davantage. D'autres, plus optimistes, pourront dédramatiser le propos, en se méfiant de certains généralisations qui ne vont pas de soi...

L'opposition de la société aveugle des fourmis, producteur d'entropie, et de la société plus sage des abeilles, contribuant au devenir néguentropique, par exemple.

Ou les propos alarmistes sur la "gouvernentalité"... le néologisme posant déjà problème !

 

Les adversaires résolus du baratin n'y trouveront guère leur compte, sauf à traduire certaines formules. L'auteur s'alarme de la création d'une sorte de prolétariat destiné à faire de petits boulots ou à occuper des emplois précaires de service (par exemple l'aide aux personnes âgées non délocalisable). Il défend une société plus partageuse, en mettant en avant des modèles économiques qu'il juge réalistes même s'ils sont généralisés, comme la couverture sociale des intermittents du spectacle qui existe déjà mais pour une toute partie des travailleurs et le revenu universel d'existence, qui demeure aujourd'hui une utopie même si certains politiques commencent à en faire des thèmes de campagne.

Stiegler évoque une extension du partage entre pairs ou la dissémination des innovations de l'économie numérique, comme pouvant être à l'origine d'une nouvelle forme de richesse. Pourquoi pas ?

 

Sur le revenu d'existence ou l'allocation universelle, une présentation par François Jortay :

http://www.allocation-universelle.be/

 

Et voici l'extrait du texte de Stiegler pour que chacun puisse se faire une idée précise :

« Dans ce contexte [postindustriel] arrive l’automatisation généralisée. Il n’y a plus besoin de caissières, de chauffeurs, d’ouvriers, de manutentionnaires – et finalement de personne, sinon de « services à la personne » pour ceux qui n’ont pas les moyens de se payer un robot. Absolument tout va s’automatiser. L’extension de la connexion TCP/IP avec le standard IPv6 (sigle qui se traduit « sixième version du protocole Internet »  en français), le protocole Internet étant la base du système numérique, l’attribution d’adresses IP aux objets va engendrer une « intelligence » automatique distribuée dont les gains de productivité induits par ce nouvel automatisme seront des gains de temps qui vont poser un énorme problème constituant une très grande alternative historique.

 

À l’époque de Ford, les gains de temps considérables qu’avait permis l’assembly line étaient redistribués sous forme de salaire. Mais avec l’automatisation généralisée, le salariat ne peut qu’entrer en déclin – et la question du chômage se poser en des termes tout-à-fait nouveaux. Que faire de ce temps gagné ? Le transformer en salaires serait contradictoire : on ne peut pas à la fois faire venir des robots dans les usines et distribuer du pouvoir d’achat sous forme de salaires.

La grande question à laquelle il va falloir répondre dans les années qui viennent est donc la suivante : comment redistribuer le temps gagné par l’automatisation autrement que sous forme de salaire ? C’est le problème qui est à l’horizon du « revenu d'existence ». Mais il faut aller beaucoup plus loin et parler de « revenu contributif ». Le modèle qui a été inventé pour les intermittents du spectacle est une réponse à ces questions : un artiste ne produit que par intermittences et son travail se fait dans un temps qui n’est pas celui de la production mais de son individuation. Cela aboutit, dans les moments de production, à l’individuation des autres – de son public. C’est pourquoi on a parlé d’intermittence nécessitant un régime spécifique d’allocation chômage.

 

La valorisation du temps hors production (et la redéfinition de ce que signifie produire), c’est ce qui relève de ce que Yan Moulier Boutang appelle « l’économie pollen ». L’économie contemporaine repose de plus en plus sur une telle « pollinisation ». Le pollen, on le sait bien de nos jours, est ce que les abeilles et autres hyménoptères transportent entre les sexes du règne végétal et qui rend possible la reproduction du vivant dans son ensemble. C’est une telle valeur que produisent les communautés de pairs. Cependant, les systèmes de traçabilité qui se sont installés avec le social engineering ressemblent plus à des fourmilières qu’à des ruches : les internautes qui tracent leurs activités plus ou moins involontairement et inconsciemment sont très comparables à ces fourmis qui émettent des phéromones chimiques et indiquent ainsi et en permanence à toute la fourmilière ce qu’elles font – ce qui permet la régulation de l’ensemble du système et un contrôle quasiment parfait de l’ordre « social » (qui n’a précisément rien de social de ce fait même). La question de l’automatisation est aussi celle-là : abeilles ou fourmis ?

 

Il faut réinventer un rapport au temps qui sache utiliser les automates pour gagner du temps en vue de se « désautomatiser » – c’est à dire : en vue d’augmenter les capacités individuelles et collectives, de prendre son temps (le temps d’apprendre et de penser) et de produire de la néguentropie. La traçabilité par les « phéromones numériques » est fondamentalement entropique – et l’entropie est un nom savant de la destruction depuis la physique thermodynamique.

Ce qui chez les abeilles est comme leur contribution au devenir néguentropique qui s’accomplit à travers la reproduction, c’est-à-dire l’évolution, chez les humains, cela se nomme les savoirs, qui, s’enrichissant, devraient rendre le monde plus raisonnable. Depuis quelques décennies, la raison a été remplacée par la rationalisation des ratios, c’est-à-dire la comptabilisation qui ne peut pas prendre en compte les singularités, les bifurcations et les inventions – si modestes qu’elles puissent être d’ailleurs. C’est pourquoi les gens de notre temps ont le sentiment d’être eux-mêmes de plus en plus robotisés, et c’est aussi ce que promettent les big data et ce qu’Antoinette Rouvroy et Thomas Berns appellent « la gouvernementalité algorithmique ». Il est temps de se mettre à repenser tout cela et à rouvrir l’avenir – avec les automates et les robots. Si l’Europe a un avenir, il est là. Si l’Europe cherche à mimer les Américains, elle disparaîtra. Et avec elle tant de choses auxquelles l’humanité tient comme à ce qui n’a pas de prix. »

 

http://reseaux.blog.lemonde.fr/2013/10/03/reinventer-rapport-temps-bernard-stiegler/



09/10/2013
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